Homélie de la célébration de la Cène du Seigneur prononcée par le diacre André Estignard. Jeudi 2 avril 2026
Chers amis,
Dans la nuit de mardi à mercredi dernier, je me suis réveillé et j’ai eu du mal à me rendormir, peut-être en partie parce que je savais que je devais préparer l’homélie de ce soir… Dans ces cas-là, j’aime prier au milieu de la nuit l’office de lectures… J’y trouve l’apaisement avec la méditation des psaumes et des textes des pères de l’église.
Cette nuit là, l’hymne du début de la prière commençait ainsi :
Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques,
Tous ceux de l’homme à son impasse :
Ne manquez pas au croisement l’auberge avec sa table basse ;
Car le Seigneur vous y attend. (x2)
Je vous montre avec ma main le schéma auquel les deux premiers versets m’ont fait penser :
- Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques,
imaginez un U un peu écarté, avec une courbe descendante, un fond de vallée et la courbe remontante. Comme le dit Saint Jean dans l’évangile : [qu’]il est sorti de Dieu et [qu’]il s’en va vers Dieu - Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques
Tous ceux de l’homme à son impasse : imaginez maintenant un N minuscule, un pont, avec une courbe montante (je veux m’élever par moi-même) puis une courbe descendante (mon impasse)
Ajoutons maintenant la fin du chant
- Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques
Tous ceux de l’homme à son impasse
Ne manquez pas au croisement l’auberge avec sa table basse,
car le Seigneur vous y attend.Les deux courbes que je viens de dessiner (le U, le N) se croisent deux fois. Gardez bien cela en tête car c’est le fil de mon homélie, je vous explique.
1/ L’auberge du premier croisement c’est le Cénacle. C’est là où se pase la Cène, un lieu où l’on mange. Cette « auberge » a été réservée par Jésus chez Untel. C’était l’évangile d’hier : Allez à la ville, chez untel, et dites-lui : “Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.
Avant de poursuivre, j’ouvre une petite parenthèse : si Saint Matthieu nous dit que nous sommes chez Untel sans nous donner de nom précis, il n’est évidemment pas interdit de penser que ce qu’il raconte peut se passer chez chacun de nous… Je nous laisse méditer cela pour nous préparer à l’eucharistie. fin de la parenthèse…
Donc, je reviens à ma double courbe avec ses 2 croisements : le lavement des pieds que nous venons de lire illustre le premier croisement :
Au regard des hommes, Jésus est dans le bas de la courbe de sa vie aux yeux des hommes. Nous le savons, juste après, ce sera la passion qui le conduira tout en bas de son chemin à l’agonie et à la Croix.
Ce mouvement descendant est aussi visible si on imagine les acteurs de l’évangile : Jésus s’abaisse, il se met aux pieds de ses apôtres, comme le père Louis Marc le fera tout à l’heure.
Pierre, de son côté, qui est encore sur son chemin d’homme, pensant servir un roi glorieux se rebelle contre cet abaissement de son Seigneur devant lui. Probablement qu’il se lève au moment où il dit à Jésus : C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ?: c’est la courbe montante du n.
Jésus va faire vivre à Pierre le dernier vers de l’hymne : Ne manquez pas au croisement l’auberge avec sa table basse, car le Seigneur vous y attend.
et oui, Jésus attend Pierre : Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras.
Et Pierre se laissera faire. Avec sa fougue, il demande même à Jésus de le laver tout entier : les mains et la tête.
Jésus, avec sa délicatesse, lui indique comment reprendre le chemin qui ne conduit pas à l’impasse. Il sait que Pierre a bien avancé sur son chemin de foi, mais aussi qu’il va continuer à trébucher sur ce chemin difficile (pensons au reniement) : Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds. Il doit continuer à le suivre sur son chemin qui mène à Pâques.
Je reviens maintenant à l’hymne
Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques,
Tous ceux de l’homme à son impasse :
Ne manquez pas au croisement l’auberge avec sa table basse ;
Car le Seigneur vous y attend.
pour vous faire deviner le deuxième croisement.
Si vous avez en tête le schéma, nous sommes dans la partie montante de la courbe de Jésus, quand il retourne au père, et celle de l’homme qui descend, qui est dans son impasse. Et là encore il y a une auberge… Vous l’avez ?
Le deuxième croisement a lieu sur le chemin d’Emmaus, l’évangile sera lu le soir du dimanche de Pâques.
- Les disciples qui rentrent à Emmaüs sont sur le chemin qui les mènent à l’impasse : ils s’arrêtèrent, tout tristes.
- Jésus, lui est dans son corps glorieux de ressuscité, il est en marche vers l’ascension…
- et ils se croisent : Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.
- Finalement c’est aussi dans une auberge, à table, avec la fraction du pain qu’ils vont le reconnaître, et vont revenir à Jérusalem pour annoncer la bonne nouvelle de la résurrection Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous.
Je vous propose deux enseignements
Premier, le chemin vers Pâques de Jésus peut nous croiser à n’importe quel moment de notre vie, que nous soyons dans une phase où nous voulons réussir à la manière du monde, ne nous rendant pas compte que c’est peut-être aller vers l’impasse, mais aussi quand pensons être déjà dans l’impasse. Dans les deux cas, comme le dit l’hymne, il nous attend,
à nous d’être attentif au croisement…
Deuxième enseignement, après le croisement, Pierre et les disciples d’Emmaüs poursuivent chacun leur son chemin en essayant de le conformer à celui de Jésus.
Pierre, malgré son reniement, vivra à la résurrection ce que Jésus lui a annoncé : plus tard, tu comprendras.
Et j’imagine que les disciples d’Emmaüs revenus à Jérusalem sont restés avec les apôtres, au moins jusqu’à la Pentecôte. En tout état de cause, leur chemin ne les mène plus à l’impasse.
Maintenant je vous propose terminer en méditant à partir du dernier vers de l’hymne : l’auberge avec sa table basse, où le Seigneur nous attend.
Dans les deux cas dont nous venons de parler, Jésus croise Pierre, et les disciples d’Emmaüs dans une auberge, dans un lieu où l’on mange.
C’est amusant car lors de sa conférence de mardi soir, le Rabbin Philippe Haddad a insisté sur l’importance dans la tradition juive de la table, du repas.
D’abord, le repas est le lieu de l’enseignement : autour de la table de Pessah, de la Pâque, on pose des questions liées à la foi, on répond, et on grandit dans la foi.
Aussi parce que le repas est le moment où on nourrit le corps, par la bouche, pour lui donner l’énergie qui permet de parler par la bouche également.
Bref pour les juifs, et donc pour Jésus, la table est un lieu de passage.
Alors, ce soir encore, le Seigneur nous croise, il nous attend dans l’auberge Saint Justin ; la table va être mise là, sous nos yeux. Son chemin le mène à Pâques, il nous dit d’abandonner le chemin qui nous conduit à l’impasse.
C’est vrai que son chemin vers Pâques passe par la Croix… Nous le vivrons plus intensément demain, mais c’est à chaque eucharistie que Jésus nous fait revivre sa mort et sa résurrection. Non seulement il partage le pain et le vin, non seulement il partage son corps et son sang, mais il partage son corps et son sang livrés pour nous, livrés sur la Croix.
C’est ce mystère qui lui permet de nous rejoindre sur tous les chemins d’impasse, et jusqu’au dernier moment, comme il l’a fait pour le bon larron…
Cette eucharistie à laquelle nous allons être associés par la communion est le croisement entre son chemin vers Pâques et nos chemins d’impasse où nous pouvons changer notre route, changer notre vie.
Je ne peux pas terminer cette homélie sans me tourner en votre nom à tous, vers vous frères prêtres, car par votre vie, par votre vocation, vous êtes pour nous le Seigneur qui nous croise, qui nous attend, pour nous aider à quitter les chemins qui nous mènent à l’impasse. Je me réjouis avec tous les paroissiens car nous prierons spécialement pour vous tout à l’heure.
Tous les chemins de Dieu vivant mènent à Pâques,
Tous ceux de l’homme à son impasse :
Ne manquez pas au croisement l’auberge avec sa table basse ; Car le Seigneur vous y attend.
Amen