Homélie du Vendredi saint 2026

Homélie du Vendredi saint 2026

Homélie de la Célébration de la Passion du Seigneur prononcée par le P. Louis-Marc Thomy. Vendredi 3 avril 2026

La Royauté selon Saint Jean : Un Thème Central

En écoutant cette année le récit de la Passion, j’ai été frappé par l’importance donnée par Saint Jean au thème de la royauté. C’est la première question que Pilate pose à Jésus : « Es-tu le Roi des Juifs ? » Jésus alors l’interroge : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien parce que d’autres te l’ont dit ? » Face au Roi Hérode, Jésus avait refusé de parler, il avait gardé le silence, si bien que Hérode en avait été fort dépité. Mais, ici, on peut remarquer que Jésus consent, au contraire, à parler longuement de ce sujet avec Pilate, et à entrer dans un échange profond avec lui : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux juifs. En fait, ma royauté n’est pas de ce monde. » Autrement dit : Oui, je suis Roi, mais ma royauté est d’un autre ordre, tu n’as rien à craindre, Pilate, de ma royauté !


La Royauté de la Vérité vs. Le Désir de Pouvoir

Pilate renchérit : « Alors, tu es Roi ? Tu es vraiment Roi ? » Et Jésus de répondre : « C’est toi-même qui le dis ! » Mais il précise immédiatement que cette royauté n’a rien à voir avec le désir du pouvoir, mais uniquement avec la parole de vérité dont il est porteur : « Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »

Dès lors, on sent que Pilate a le désir de libérer Jésus. Il espère un moment que la foule préférera libérer Jésus plutôt que Barabbas, ce bandit, probablement un assassin, un terroriste. Devant le refus de la foule, il fait flageller Jésus, le fait couronner d’épines, et le fait revêtir, d’une manière ironique et moqueuse d’un manteau rouge, manteau associé dans l’antiquité à la royauté et la puissance, en espérant encore que cette dérision suffira à satisfaire la foule, et lui évitera de prononcer la peine capitale.


La Pression de la Foule et la Peur de Pilate

Mais cela ne suffira pas, car la foule sort alors un nouvel argument : « Si tu le relâches, tu n’es pas ami de l’empereur. Quiconque se fait Roi s’oppose à l’empereur. » Pilate se met à vaciller : il risque d’être accusé lui-même de trahison vis-à-vis de l’empereur. Il tente encore de manière quasi désespérée de sauver Jésus : « Vais-je crucifier votre Roi ? » « Nous n’avons pas d’autre Roi que l’empereur ! » Alors, dans la peur d’être dénoncé lui-même à l’empereur pour déloyauté, il leur livra Jésus !

Il prendra quand même une petite revanche personnelle sur les Grands-Prêtres en écrivant le motif de la condamnation sur l’écriteau de la croix : « Jésus le Nazaréen, Roi des Juifs. » Les Grands-Prêtres réagissent : « N’écris pas Roi des Juifs, mais, cet homme a dit, a prétendu être le Roi des Juifs. » D’où la célèbre réponse de Pilate : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. » Il sort vainqueur de cette dernière polémique, validant, sans mesurer sans doute pleinement l’importance de son écriteau, une affirmation majeure, qui restera écrite pour des siècles et des millénaires jusqu’à la fin du monde !

J’ai compté : dans ce texte de la Passion, le mot Roi, ou Royauté, revient 13 fois ! C’est donc un thème central pour l’évangile de Jean.


L’Exemple du Roi Baudoin : Un Roi Serviteur

Pourquoi cette insistance, sinon pour nous faire réfléchir sur la Royauté et sur la manière dont nous-mêmes exerçons le pouvoir (« Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, dit Jésus à Pilate, s’il ne t’avait été donné d’en Haut ! »).

Nous n’aimons pas beaucoup les rois en France, mais j’ai mieux compris ce que peut être le rôle d’un bon Roi, lorsque j’ai fait mes études de théologie à Bruxelles en Belgique. A l’époque, c’était le Roi Baudoin et la Reine Fabiola qui régnaient, un couple humble, profondément enraciné dans la prière et la foi, proche des gens. Il n’était pas rare, par exemple, que dans un camp scout, on annonce de manière imprévue : le Roi et la Reine arrivent, ils vont passer la veillée simplement avec nous, assis en tailleur autour du feu…

Baudoin, un Roi, qui ne recherchait pas les honneurs et le pouvoir, mais au contraire un Roi serviteur qui donnait sa vie pour servir l’unité de son peuple, une unité pas toujours facile entre flamands et Wallons. Un Roi qui n’a voulu qu’une seule chose : servir ! Le Pape François souhaitait qu’un processus de canonisation soit lancé pour le Roi Baudoin, tellement il l’admirait !

Vous me direz peut-être : le Roi Baudoin, c’est bien, mais notre réalité est tellement loin de la sienne. Comment pourrions-nous être concernés par ce thème de la royauté ?

Rappelons-nous simplement que, par le baptême, nous devenons tous Rois, Prêtres et Prophètes en Jésus ! Dès lors, cette question nous concerne tous ! Pas seulement dans les grandes responsabilités, mais aussi au quotidien, dans nos relations de chaque jour, dans nos couples, nos familles, nos communautés, nos équipes professionnelles etc.

Dans toutes nos relations, que recherchons-nous ? la reconnaissance des autres, l’honneur, la prise de pouvoir, pire, la domination ?


Le Pouvoir comme Écoute et Douceur

Quand nous travaillons, par exemple, dans nos équipes professionnelles, avec nos collègues, quelle place favorisons-nous pour la lente et patiente écoute de l’autre, de ses idées, de ses points de vue, de sa vision, différente de la mienne, quelle place pour la délicatesse et la douceur ?

Bien sûr, si je suis responsable, je dois décider et trancher à un moment donné, mais est-ce après avoir écouté loyalement et avec respect chacun, ou bien, est-ce que je décide seul en fonçant, sans prendre la peine d’écouter chacun, en imposant mon point de vue, parce que, puisque c’est le mien, c’est forcément le meilleur ! Je règne, oui, mais sur quoi, sur qui ?

Dans le dialogue œcuménique, entre différentes Eglises chrétiennes, c’est une chose très importante. Plutôt que de vouloir imposer mon point de vue, comment je me mets à l’écoute de la part de vérité dont l’autre est également porteur ? et l’enrichissement mutuel ne pourra se réaliser, que si je sais discerner que l’autre aussi a une part de vérité que Dieu me demande de reconnaître et d’accueillir.


Une Royauté à la Manière du Christ

Comment suis-je Roi ? un Roi dominateur et intransigeant, imbus de son propre égo, et bardé de ses certitudes, ou un Roi à la manière du Christ ? Cette question, on peut l’appliquer à la vie de couple, à la vie de famille, et en fait, à toutes nos relations. Comment suis-je Roi ? en m’imposant, en « passant en force », ou en cherchant patiemment à faire grandir les autres ? La « juste autorité » consiste précisément à « faire grandir » l’autre.


Le Paradoxe Chrétien : La Puissance de la Confiance

Commentant la dernière parole de Jésus sur la croix : Tout est accompli, le Pape Léon disait récemment : « Aucun de nous ne peut se suffire à soi-même. Personne ne peut se sauver seul. La vie « s’accomplit », non pas lorsque nous sommes forts, mais lorsque nous apprenons à recevoir… » Et il ajoutait :

« C’est le paradoxe chrétien : Dieu sauve, non pas en agissant, mais en se laissant faire. Non pas en vainquant le mal par la force, mais en acceptant jusqu’au fond la faiblesse de l’amour. »

Sur la croix, Jésus nous enseigne que l’homme ne se réalise pas dans le pouvoir, mais dans l’ouverture confiante à l’autre, même lorsqu’il nous est hostile et ennemi… L’accomplissement de notre humanité dans le projet de Dieu n’est pas un acte de puissance, mais un geste de confiance.

Cela rejoint ce que disait le patriarche Athënagoras, patriarche de Constantinople, de 1948 à 1972 dans un texte devenu célèbre, intitulé : Je suis désarmé. Je le cite :

« Il faut mener, disait-il, la guerre la plus dure, qui est la guerre contre soi-même… Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années, et des années. Elle a été terrible. Mais maintenant, je suis désarmé… Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres… Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l’on m’en présente de meilleurs, je les accepte sans regrets. Ou plutôt, non pas meilleurs, mais bons.  Vous le savez, j’ai renoncé au comparatif… Ce qui est bon, vrai, réel, où que ce soit, est toujours pour moi le meilleur ».

Je repense à un autre passage de l’Evangile, où Jésus dit : Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau… mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur… Mettez-vous à mon école, autrement dit : laissez-vous enseigner une conduite nouvelle, prenez le temps d’apprendre quel mon style de vie ; ce qui guide mes actions, mes paroles, c’est que je suis doux et humble de cœur. Alors, vous trouverez le repos et la paix. La douceur et l’humilité, voilà ce qui caractérise la manière dont Jésus est Roi, et si nous voulons régner avec lui, cela ne peut être que par la douceur et l’humilité, la même douceur et la même humilité que Jésus.

Oui, Jésus, dans toutes nos relations, apprends-nous à être Rois et Reines, comme toi, en recherchant à faire grandir les autres par la douceur et l’humilité.